Et les hommes chanteront
ta mort
Prologue
Valerian se tenait depuis quelques minutes devant une porte cylindrée du commissariat du 13ème arrondissement de Paris d’où aucun bruit ne filtrait. Tous les membres de sa famille, sans exception sur cinq générations, avaient un jour travaillés dans la police. Lui-même s’était voué à ce rite familial alors qu'il le considérait comme absurde et qu'il aurait souhaité ne jamais voir exister.
Néanmoins, il avait fait la promesse de suivre cette tradition à son père, alors sur son lit de mort, cinq années auparavant. C'est pour cela qu'il avait débuté, en cette humide journée de novembre, un stage au commissariat de son frère Simon, plus ou moins légalement. L'horloge murale indiquait dix heures du matin, cela faisait donc deux heures que Simon l'avait congédié, afin de se rendre à une réunion improvisée avec ses collègues de travail à cause d’une nouvelle importante sur une « affaire secrète ».
Ainsi, après une heure et demi à s'ennuyer sans que l'on se préoccupât de lui, Valerian avait décidé de découvrir ce que contenaient les salles du fond, bien qu’on lui avait interdit d’y pénétrer sans être accompagné. Les pesantes clés volées à son frère serrées dans la main, Valerian hésitait toujours… Il avait le pressentiment qu'il ne devait pas ouvrir la porte lui faisant face… Ses mains devinrent humides et il décida de faire demi-tour… Lorsque, pris d'une impulsion désespérée, il ouvrit la maudite porte.
Ce qu'il vit derrière le laissa cloué au sol, tremblant de tout son être et le souffle coupé. Devant lui se trouvait un homme à la beauté sophistiquée et au charme transcendant qui écrivait dans un carnet à la reliure de cuir, formant d’élégantes lettres. Mais ce n'est pas cela qui paralysa Valerian. C'était le sourire cruel de cet homme. Sourire qui se dessina sur ses lèvres à la vue de Valerian. Sourire qui lui seyait à la perfection. Sourire qui s’accordait à merveille aux yeux froids et mauvais de l’inconnu. Mais plus encore que tout cela, c’était l'aura qui se dégageait de lui qui immobilisa définitivement Valerian. Il l'attirait autant qu'il le révulsait. Une partie de lui, sa raison, aurait voulu s'enfuir en courant… Mais il n'y parvint pas... L'attraction était trop forte. Il se sentait grisé de cette présence qui excitait ses sens. Son charme inquiétant lui faisait chavirer le coeur et son discernement l’aurait fait fuir immédiatement si seulement il l'avait écouté.
Les yeux perçants de l’inconnu l’inspectaient, semblant vouloir sonder la partie immergée de son être. Les mains humides, Valerian attendit inconsciemment son verdict quand la voix de l'homme, calme et imposante trancha le silence qui s'était installé :
- J'ignorais que l'on cueillait désormais les policiers au berceau. Mais cela expliquerait pourquoi les services de police sont si peu performant en ce pays.
- Je... Heu... Je…
Un rire benêt s'échappa de la bouche de Valerian, dont le sourire crispé en une grimace comique s’accordait à ses yeux à la fois interrogateurs et perdus.
L'homme, d'un haussement de sourcil et d’une moue moqueuse, fit se sentir l'adolescent encore plus mal à l'aise.
- Je m'appelle June de Liris Et... toi ? Se présenta tout de même l’homme.
- Heu... Valerian. Valerian Nerlin, Monsieur ! s'exclama-t-il, semblant récupérer ses capacités de penser.
- Voilà un prénom des plus charmant et j'ajouterais même, si je puis me le permettre, qu'il te sied à merveille. Mais ne m'appele pas « Monsieur », je te prie. Cela me vexe quelque peu. Je n'ai que vingt-quatre ans et de ce fait, il serait triste de se faire appeler ainsi à ce jeune âge. Ne pense-tu pas ?
- Merci... Et euh... Peut-être, oui. En effet...
Valerian baissa les yeux en rougissant, ne pouvant ainsi voir la surprise se peindre sur le visage de June. L'éloquence et la politesse de June faisait bien sentir à Valerian que l'homme en face de lui venait d’une famille aisée et, de là, possédait une éducation comme peu de personnes avaient eut le privilège de recevoir, lui encore moins. Il se sentait un peu bête, ce qui renforçait sa gène et qui le faisait irrémédiablement passé pour plus stupide qu'il ne l'était en réalité.
Mue par une force invisible, June s'approcha avec grâce de Valerian afin de dégager la chevelure brune qui cachait ses yeux en lui passant ses doigts arachnéens et opalins sur le visage.
Ils se scrutaient en silence, le visage de June surplombant celui de Valerian, qu’il tenait en coupe, et qui se trouvait soumis et impuissant face aux évènements qui semblaient se dérouler contre sa volonté. Et alors que leurs yeux se fermaient et que leurs bouches se rapprochaient inexorablement l’unes de l’autre, ils entendirent une clef dans la serrure de la porte. Aussitôt, ils se défirent de leur étreinte et s’éloignèrent le plus possible l’un de l’autre.
Simon, le frère de Valerian fut stupéfait de voir son frère dans la salle d’isolement où avait été placé June de Liris qui était, jusqu’il y a peu de temps, le principal suspect d’une affaire de meurtre en série. Bien qu’il continua à le suspecter, les charges retenues contre lui n’étaient pas assez accablantes et son avocat avait vite réussit à le faire sortir de cet endroit. Une rage sourde s’empara de lui en voyant l’air hagard de son jeune frère, qu’il accosta sévèrement :
- Valerian, que fais-tu ici, malgré mon interdiction ? Comment es-tu rentré ? Je…
- Voyons, ne soyez pas si âpre envers cet enfant, vous l’effrayez, intervint calmement June. Il n’a rien fait de mal, je vous assure. Nous n’avons fait que converser. N’est-ce pas là l’entière vérité ? Questionna-t-il à l’adresse de Valerian qui hocha timidement la tête.
June saisit sa veste et frôla au passage la hanche du jeune homme qui tressailli fébrilement.
D’un dernier regard, ils se séparèrent, sans un mot de plus.
ooOOoo
Ils pensaient ne plus se revoir et oublier cette rencontre… Pourtant, le Destin en avait décidé autrement. Ses fils avaient reliés les deux hommes à jamais, et ce fut un vendredi, que June accepta son sort. Ainsi, à l’aide d’un fin pinceau, il peint ces quelques phrases sur le mur encore immaculé d’une chambre d’hôtel :
« Que m'arrive-t-il ? Pourquoi mes pensées sont-elles fixées sur cet enfant ? Pitoyable être humain, fruit du pêché de l'homme incapable de résister à l'appel de la chaire...
Pourquoi son nom trouble-t-il ainsi mon esprit ?
Pourquoi mon coeur s'emballe-t-il à sa pensée ?
Pourquoi ma gorge se noue-t-elle à l'idée que jamais je ne le reverrai ?
Pourquoi le souvenir du bleu électrique de ses yeux ravage-t-il mon coeur ?
Pourquoi ses paroles semblent-elles gravées à sang d'encre dans la chair de mon âme ?
Pourquoi l'image des courbes de son corps me met-elle en émois ?
Enfin ! Pensées impures, quittez mon esprit avant que je ne devienne fou ! Questions perverses, n'allez chercher ces maudites réponses en moi ! Laissez-moi me mentir, croire que cette rencontre m'a laissé inchangé. Ne m'arrachez pas ma tendre innocence que je chéri depuis ma naissance.
O Lucifer, innocent coupable, épargne moi ! Ne m'enveloppe pas de tes sombres ailes...
Mais il est trop tard, je les sens pourrir dans une odeur nauséabonde de décrépitude et de décadence. Mes ailes blanches flétrissent à vitesse avancée, tandis que mes plumes tombent. La souffrance m'accable. Alors que mon dos se retrouve nu de tout ornement, de chétives ailes noires poussent et remplacent leurs ennemies.
Ô Dieu, Pardonnez-moi ! Voilà mon coeur souillé d'un amour insensé. »
ooOOoo
Le lendemain, alors que Simon montrait à Valerian ces lettres de sang composant la plus cruelle des déclarations, ce dernier dû faire face au dilemme le plus difficile qui soit… Et c’est en détournant le regard, qu’il y répondit. Le jeune homme, incapable d’avouer qu’il avait reconnu l’écriture de June, se tu. Il ne pouvait supporter de voir ces quelques phrases composés à côtés de ce corps mutilé. Pourtant, il ne dit mot, ne le dénonçant pas, ne le condamnant pas. Il ferma les yeux et tenta d'effacer de sa mémoire l'inoubliable en se fustigeant d'avoir ouvert la porte donnant accès à l'enfer.