Chapitre I
Colombe noire
Et corbeau blanc
- Valerian, mange un peu. Tu sais bien que ça fait du souci à maman ! Arrête d'être si égoïste et pense un peu à elle, veux-tu ?
Les épaules de l'adolescent s'affaissèrent un peu plus sous le poids de la culpabilité. Cela faisait maintenant près de deux semaines qu'il avait appris la véritable identité de June. Le célèbre meurtrier qui sévissait en Île de France et qui avait fait la une des journaux durant presque six mois. La personne ayant été arrêté n'était pas un innocent, mais bel et bien un meurtrier. Seulement, ce n'était pas le meurtrier, celui que tout le monde craignait.
Il l'avait avoué il y a de cela environ un mois au psychiatre qui le suivait en prison, mais les services de polices avaient cacher cette affaire au média, pour éviter de terroriser une nouvelle fois la population. Sachant qu'il passerait sa vie en prison, il avait souhaité s'accaparer de la célébrité du tueur. Il n'y avait pas de véritable suspect, seul Simon restait persuadé que June était le coupable, et le fait qu'il l'ait mis en salle d'interrogatoire lui avait valu bien des serments de la part de son supérieur. En effet, June de Liris, comme Valerian l'avait soupçonné, était issu d'une famille noble et respecté… Ce qui le plaçait hors soupçons.
Nombre de gens – médecins, psychologues, psychiatres - avaient essayés de comprendre le motif de ses meurtres, à quel genre de victime s'attaquait-il… En un mot comme en cent : à faire son profil psychologique. Aussi ne s'en prenait-il qu'aux personnes âgées de plus de quinze ans, qui avaient acquis un minimum de maturité physique et sexuelle.
Ce qui en était ressorti était qu'il tuait de sang froid, de façon précise, sans hésitation, et que l'acte en lui-même ne devait pas lui faire ressentir du plaisir. Ce n'était pas, à priori, des gestes de violence, de folie, ni des rîtes sataniques ou religieux. Le tueur semblait commettre ces crimes parce qu'il le « devait ». Mais ce que la police n'arrivait à comprendre était le « Pourquoi ». Cela n'avait, à première vue, aucun sens.
Mais ce qui dégoûtait le plus Valerian, était qu'il aurait tant aimé que ces paroles lui soient adressées. Oh, bien sûr, il avait pensé quelques secondes que cela puisse être le cas, mais ils ne s'étaient vus que quelques minutes et il n'était qu'un gamin de classe moyenne sans grande éducation ! Comment une personne telle que June aurait pu s'intéresser a lui ? C'était la question qu'il se posait en permanence. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'espérer… Espérer que cet assassin ressente des sentiments aussi forts pour lui… Amour ? Valerian n'osait espérer autant, malgré l'intensité des mots.
Il se demandait comment lui-même avait pu tomber ainsi amoureux de cet homme, ce meurtrier… Il essayait bien de l'oublier, mais même en présence de Mathilde, sa petite amie, il ne pouvait arrêter de penser à June. Pire : il ne ressentait plus aucun désir envers la personne qu'était sa petite amie. Ainsi, il l'évitait depuis maintenant une semaine. Et elle qui essayait en vain d'avoir une discussion avec lui… Dire qu'il n'avait fallu que quelques lignes pour bouleverser le cours de sa vie !
Valerian se força à avaler deux bouchées afin de rassurer son frère et dès qu'il fut certain qu'il était parti au cinéma avec sa fiancée et qu'il ne reviendrait pas, il jeta le reste de l'assiette, qu'il enfouit sous d'autres déchets, dans la poubelle.
Il alla ensuite vérifier que sa mère avait bien prit ses anti-dépresseurs et lorsqu'il fut assuré qu'elle dormait paisiblement, il s'arma de son long manteau noire et d'une écharpe bleu marine où il enfouit son visage fatigué. Mais alors qu'il s'attendait au temps humide qui avait duré les semaine passés, il fut surpris de sentir une douce bise automnale lui caresser le visage. Valerian en fut ravi, lui qui aimait tant cet air, et oublia en quelques instants ses soucis.
Il était à peine six heures mais la nuit se levait, et Valerian, les yeux fermés, tournés vers le ciel, profitant pleinement du temps, ne vit pas que les ténèbres se refermaient derrière lui et que sa destination le mènerait irrémédiablement à la vérité qu'il fuyait.
ooOOoo
La sonnerie stridente du téléphone retentissait pour la troisième fois, lorsque Valerian décrocha, le corps recouvert de mousse et une flaque d'eau à ses pieds :
- Allo ?
- Salut, Val, c'est Marc. Pour demain, changement de plan. Mes parents rentrent à huit heures, finalement, alors on a décidés avec les gars qu'on irait au Sunday à la place. C'est bon pour toi aussi ?
Valerian qui se frictionnait les bras et les jambes jusqu'alors pour se réchauffer tout en cherchant du regard un quelconque bout de tissu pour se couvrir stoppa tout mouvement. Toute chose autre que June avait été relégué en second plan ce qui fait qu'il avait totalement oublié que leur « soirée mec » mensuel se trouvait être demain.
De plus, il n'avait à vrai dire pas vraiment la tête à s'amuser. Pourtant, il ne pouvait annuler sans que ses amis se doutent de quelque chose. Surtout qu'il les négligeait ces temps-ci. Donc c'est bien malgré lui qu'il accepta d'une voix faussement enjouée :
- Ok, pas de problème. On se retrouve là-bas ?
- Non, on pensait grignoter un morceau avant, sinon ça nous fait commencer la soirée trop tard. Tu connais les parents de Benoît, ils veulent qu'il soit chez lui avant minuit... Bon, passe chez moi à dix-huit heures, on décidera du programme à ce moment-là.
- Comme tu veux... A demain, alors.
Il raccrocha puis retourna dans la salle de bain enlever l'eau de la baignoire pour la rincer avant d'aller s'écrouler dans son lit, des questions sans réponse tourbillonnant dans son esprit fatigué.
ooOOoo
Un t-shirt indigo, un chandail noir ainsi qu'un pantalon troué, enfilés à toute vitesse et Valerian fut fin près. Il arriva chez Marc avec un quart d'heure de retard, alors que tout le monde était déjà arrivé.
Ils étaient tous réunis dans l'étroit salon paprika avec une canette de bière à la main et semblaient attendre qu'une personne ou une action survienne, avec impétuosité.
- C'est moi que vous attendiez avec cette impatience ? Plaisanta Valerian tout en caressant des doigts un des masques en bois africain qui décorait les murs.
Marc lui avait jadis dit que ses parents en ramenaient un à chaque voyage en Afrique et que celui-ci avait été acheté lors du séjour qu'ils avaient fait pour venir l'adopter. Ils y retournaient tous les ans pour ne pas le couper de ses origines, disaient-ils.
L'image d'une autre famille unie lui traversa l'esprit quelques secondes, lui serrant le coeur. Celle-ci avait été détruite à jamais, emporté avec son père, le jour de cet effroyable incendie.
- Rêves pas, répondait Jules tandis que Valerian ne l'écoutait pas. Cyril a « emprunter » un des films à son père :"Infirmières en talons aiguilles". On a regardé les premières minutes et la nana est trop chaude.
Sur ce, ils remirent le film là où ils en étaient et Valerian sortit enfin de ses songes, toujours debout, avant de quitter la pièce, pétrifié au bout de quelques minutes.
Marc vint le rejoindre quelques secondes plus tard pour savoir s'il avait bien.
- Tu sais bien que je n'aime pas spécialement ça, regarder ce genre de films. Et encore moins en présence de quelqu'un ! S'emporta Valerian qui partit sans plus d'explication.
En réalité, la cause de son embarras était qu'en faisant le rapprochement entre l'actrice et June, son imagination s'était portée vers l'homme, dans des positions embarrassantes, ce qui le fit réagir, lui faisant ressentir une honte certaine.
Il se rendit chez lui avec empressement et couru jusqu'à la salle de bain où il s'y enferma. Il défit la braguette de son pantalon et entreprit de se défaire de son désir. Il se caressa tendrement, comme il aurait aimé que June le fasse, les yeux fermés pour mieux imaginer son visage froid emplit de désir le caressant. Il vint après quelques coups de mains de plus, répandant le fruit de son excitation sur le sol de la salle de bain. Les joues cuisantes de gêne et les yeux brillants, il eut du mal à réaliser ce qu'il venait de faire, ou plutôt à qui il avait pensé pendant cet acte.
ooOOoo
Valerian venait de finir de nettoyer la salle de bain et était en train de regarder la télévision lorsqu'il reçu un sms de Marc lui demandant si il voulait bien venir à dix-neuf heures, une fois que le film DVD serait terminé, ce à quoi il répondit par l'affirmative. Il repensait à June, et à force d'y réfléchir, l'idée de se confier à son frère ne lui parut pas aussi stupide qu'au début.
Ainsi, il alla frapper à la porte de son frère qui s'ouvrit toute seule. Curieux, il entra et vit de nombreux papiers éparpillés sur son lit ainsi que ce qui ressemblait à des photographies, tandis qu'une cigarette fumait toujours dans le cendrier. Il entendit son frère chantonner dans sa chambre privée puis le bruit de l'eau couler.
Il céda alors à la tentation et alla voir de plus près de quoi il s'agissait et vit que les photos représentaient June dans des actions quotidiennes. Un papier recouvert de surligneur attira son attention. Il y lut que June était suivit depuis deux jours par un détective privé que son frère avait engagé à titre privé. Entendant l'eau s'arrêter, Valerian déroba une photo le montrant en compagnie d'un homme d'un certain âge au sourire chaleureux
Quelques dizaines de kilomètres plus loin, au même instant, June De Liris se trouvait dans un immense salon avec une chaise en cuir et en velours pourpre près du feu. Il regardait une photo divergeant de celle de Valerian mais représentant le même personnage.
Il eut un rictus dégoûté et la jeta au feu.
- Espérons qu'il sera au Sunshine comme prévu. Je n'ai pas envi de devoir pénétrer dans son ignoble demeure.
Il enfila une paire de gants et mit sa veste. Il éteignit la lumière de son appartement et ferma le verrou de la porte. Il ajouta dans un murmure :
- Allons nettoyer cette ville de cette misérable vermine.
ooOOoo
- Où allons nous, Monsieur?
- Au Sunshine.
La voiture démarra et June se cala un peu mieux à l'arrière de sa BMW en regardant lascivement les illuminations des rues de l'Elysée. Il pensait à Valerian. Il se disait que peut-être, lorsqu'il le verrait, ses sentiments s'atténueraient. Mais comment le revoir ? Il ne le savait. Et aucune des idées qu'il avait ne lui allaient. Il ne pouvait pas aller au commissariat de son frère en espérant le revoir ! C'était une solution bien ridicule et impossible, mais pas autant pour une personne désespéré. Il en était là dans ses réflexions lorsqu'il arriva devant un bar bondé d'adolescents où de la musique faisait vibrer l'établissement.
Le visage crispé et passablement énervé, June demanda :
- Qu'est-ce que ça ?
- Euh... eh bien, le Sunday, l'endroit où vous souhaitiez aller.
- Tu te moques de moi, Frank ? Suis-je le genre de personne à aller me divertir dans ces lieus de débauche ? Demanda-t-il calmement mais dit d'une voix menaçante. J'avais dit le Sunshine et non le Sunday !
- Excusez-moi, Monsieur, je suis vraiment...
Mais déjà June ne l'écoutait plus. Il venait de voir un groupe de garçons avec, en son centre, Valerian entrer dans le bar.
Il ferma les yeux de contentement et agrippa sa chemise, son coeur battant à tout rompre. Il sut en cet instant que ce qu'il ressentait pour le jeune homme n'était pas près de se dissiper et étrangement, cela le soulagea. Jamais il n'avait été aussi heureux et il espérait que cela durerait pour le restant de ses jours.
Bien sûr, au début il s'était dit qu'il était devenu comme le restant de la population, mais après mûres réflexions il avait fini par se convaincre que peu de personnes pouvaient se venter de ressentir une passion aussi ardente pour une personne autre que soit.
Après que son chauffeur lui ait expliqué qu'il se garerait aux environs du bar - faute de parking - et que pour qu'il vienne le chercher il faudrait le biper auparavant, il entra à son tour dans l'établissement.
Le bar aux légères lumières bleutées et à l'ambiance tamisée était bondé. Séduction, dégoût, indifférence. Beaucoup semblaient chercher chaussure à son pied, même si ce n'était pas souvent le cas, en déduit June après un rapide coup d'oeil à la salle.
A peine fut-il installé au milieu de jeunes à l'allure branchée, que des cris s'élevèrent de la salle. Son regard s'orienta vers la voix acérée comme toutes les autres personnes dans la salle. June vit alors une blonde décorée de divers accessoires en larme criant sur un jeune homme à forte carrure.
June eut un petit rire hautain en voyant ce probable couple qui se donnait ainsi en spectacle. On aurait cru voir un chat piégé par une souris.
Mais bientôt tous les trais de son visage se figèrent pour laisser place à la stupeur. A côté des deux jeunes gens qui occupait l'attention de l'assemblée et d'autres garçons, il vit Valerian, l'air morose, une bière à la main. June ressentit un pincement au coeur à ce moment, et hésita sur la conduite à adopter dans ce genre de situation, sans que rien ne lui vienne à l'esprit. C'est dans cet état d'affligement moral morale affligeante qu'une serveuse arriva à accaparer son attention après maints efforts. Elle balbutia quelques excuses qu'il ne retint pas alors qu’il commanda ce qu'il souhaitait boire.
- Champagne, je vous prie.
La réplique fit pâlir la jeune femme légèrement. June avait une prestance prédatrice qui séduisait nombre de gens, mais qui effrayait les plus faibles d'esprit.
- Je m'excuse, mais nous venons de vendre la dernière bouteille, nous n'en avons plus en stock.
June qui n'avait plus lâché Valerian du regard depuis qu'il l'avait aperçu, se tourna brusquement vers la jeune fille qu'il toisa avec férocité, puis se reprit et murmura d'une voix lasse.
- Un Babylone Kiss, dans ce cas-là.
- On vous l'apporte tout de suite.
La serveuse s'enfui sans un mot de plus, laissant June à sa contemplation... Du moins le comptait-il, car il s'aperçut que Valerian n'était plus à sa place. June paniqua légèrement en ne le trouvant nulle part. Il vit alors que la jeune fille qui avait provoquée un scandale quelques instants plus tôt avait été remplacée par du liquide qui coulait jusqu'à l'endroit où Valerian était assis. Après une rapide déduction, il se leva et se dirigea vers les toilettes. Lorsqu'il ouvrit la porte, il y vu Valerian, du papier à la main imbibé d'eau et essayant de nettoyer la tâche que la bière avait causée sur le tissu de son pantalon.
June ferma doucement la porte pour qu'il ne l'entende pas et s'appuya nonchalamment dessus. Au bout de quelques secondes Valerian remarqua que quelque chose n'allait pas et se retourna vers lui. Son visage exprima toute la détresse qu'il ressentait alors que June s'approchait de lui lentement, tel un prédateur hypnotisant sa proie.
Un bruit de pas et des éclats de voix parvinrent alors jusqu'à eux, alors que les sons se rapprochaient dangereusement. June prit par le bras Valerian et le poussa à l'intérieur d'une des toilettes et referma la porte derrière eux. Enlacés étroitement, leurs respirations se mélangeaient, sans qu'un mot soit échangé, jusqu'à ce que les hommes partent enfin.
Valerian se dégagea de sa poigne.
- Ne me touchez pas.
June ne savait si c'était plus le geste que le mot qui l’avait le plus blessés, mais ce dont il était sûr était que jamais il n'avait ressenti une telle douleur... qui se transforma bien vite en rage. Il n'avait pas le droit de le traiter ainsi, il n'avait pas le droit de le rejeter.
- Et si je n'en ai pas envie ? Demanda-t-il d'un ton menaçant, son masque de froideur toujours sur le visage, tout en attrapant Valerian par le poignet une nouvelle fois, mais avec plus de violence.
- Lâchez-moi ! Si vous ne le faîtes pas, je crie. Et... Et je vous balancerais sans remord !
- Oh, non ! Ne crie pas, je t'en supplie ! Dit June d'un ton dramatique. Ce serait dommage de devoir rompre ton adorable petit cou si fragile.
Valerian pâlit et tenta de se dégager frénétiquement, effrayé. Il n'avait jusque là pas penser qu'il voudrait le tuer, lui aussi, mais maintenant qu'il savait la possibilité plus qu'envisageable, il ne pouvait empêcher les tremblements parcourir son corps. Il voulut crier, mais June l'en empêcha en mettant une de ses mains sur la bouche et l'autre sur son cou de l'adolescent, qu'il enserra fermement… Ainsi, les larmes envahirent les yeux de Valerian.
Voyant qu'il se laissait emporter et que Valerian commençait à suffoquer, June desserra sa prise du coup du garçon. Il passa ses doigts sur la trace rougie de ses mains sur son coup et y déposa un baiser. Valerian, le souffle court, soupira d'aise et de contentement face à cette maladroite marque d'affection.
- Je te déconseille de me menacer à nouveau, surtout d'une chose que tu ne feras jamais. Si tu avais un jour eut l'intention de me dénoncer, cela ferait bien longtemps que tu l'aurais fait !
- Vous... vous le saviez ?
June ricana, faisant frissonner Valerian.
- Quel stupide enfant tu fais !, se désola-t-il. Te croyais-tu réellement discret en train de déchiffrer ce que j'écrivais le jour de notre rencontre ?
- Mais pourquoi ne pas m'avoir tuer, dans ce cas-là ?
June soupira et sans se retourner ouvrit discrètement la porte des toilettes d'une main.
- Sûrement pour la même raison que tu ne m'as pas dénoncé. Ah, et aussi, tu peux te demander pourquoi ai-je écris une lettre sur un mur qui ne pourrait être vu que des personnes de police. Sur ce, je te laisse y réfléchir, en attendant que l'on se revoie.
June sortit des toilettes, laissant Valerian assommé quelques instants par toutes ces révélations qu'il avait du mal à intégrer, puis il ouvrit la porte et s'écria :
- Je ne vous aime pas !
June ne bougea pas, puis sans se retourner répondit :
- Nous verrons ceci. Et ce, plus tôt que tu ne peux l'imaginer.
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